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Retour d'expérience
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Grand Est
Comment savoir si une stratégie territoriale d'adaptation au changement climatique produit réellement les effets escomptés ? Cette question, en apparence simple, se heurte dans la pratique à une série d'obstacles méthodologiques, organisationnels et politiques que peu de territoires ont encore résolus. Le suivi-évaluation — entendu non comme un bilan comptable d'actions réalisées, mais comme une démarche réflexive sur les impacts réels d'une politique — reste souvent pensé après coup.
Le Pays de la Déodatie, territoire rural de montagne du Grand Est, est l'un des premiers engagés dans la démarche TACCT de l'ADEME à avoir abordé sérieusement cette phase. À partir du retour d’expérience de Maud Dabry, coordinatrice du pôle développement, cet article revient sur son parcours — démarré en 2020, encore en cours en 2025 — illustrant à la fois la complexité de l'exercice et les voies concrètes pour progresser, sans attendre la solution parfaite.
Le suivi et l’évaluation répondent à des logiques distinctes.
L'évaluation est une démarche structurée, d'origine anglo-saxonne, formalisée en France à la fin des années 1990. Elle mobilise cinq critères :
Une erreur fréquente consiste à traiter l’évaluation comme l’étape « d’après » alors que le sujet doit être pensé comme imbriqué dans l’élaboration de la stratégie. La formulation des objectifs stratégiques conditionne directement la possibilité de les évaluer : si l'on n'anticipe pas comment mesurer l'atteinte d'un objectif dès sa rédaction, on risque de se retrouver bloqué en aval. C’est le premier enseignement que Maud retient. La réflexion sur le suivi-évaluation a été engagée trois ans après le lancement de la stratégie.
Dès 2020, un diagnostic de vulnérabilité est lancé, articulé autour de six thématiques : forêt, agriculture, eau, tourisme, cadre de vie et santé. La méthode TACCT est suivie, avec des groupes thématiques et des temps transversaux stratégiques. La stratégie s'ancre dans des dynamiques préexistantes (trame verte et bleue, rénovation énergétique, tourisme durable) tout en investissant des angles moins explorés. Des études complémentaires sont lancées en parallèle sur la filière bois-forêt et les systèmes herbagés. Une limite apparaît rapidement sur la thématique Santé : le Pays n’était pas impliqué et peinait à mobiliser les acteurs.
En 2023, le Pays lance la question du suivi-évaluation grâce à l’appui d’un bureau d'études, financé par l'ADEME. Cette tentative échoue. Un manque de maîtrise interne des méthodologies d’évaluation, la difficulté à s’approprier le travail très théorique du bureau d’études et la priorité donnée à l’action opérationnelle sont trois explications avancées par Maud.
Un exemple emblématique est celui d'un indicateur proposé par le bureau d'études — la fréquentation touristique en forêt. Pour Maud, l'idée était pertinente en théorie, mais inapplicable en pratique.
C'est en 2025 — cinq ans après le lancement de la démarche — que le Pays parvient à progresser concrètement. Le facteur déterminant : un profil technique plus affirmé au sein du Pays, travaillant en interne. Des ateliers thématiques, pour définir des indicateurs réalistes et mobilisables, sont co-animés en binôme : un chargé de mission thématique connaissant les acteurs et les données locales, associé à l'animatrice adaptation.
La première tentative avec un bureau d'études a échoué faute d'appropriation interne et d'ancrage dans les données réellement disponibles ; le démarrage effectif a supposé de reprendre la main en interne et de co-construire le suivi avec des experts thématiques. Cinq ans de délai, c'est le temps qu'il a fallu pour trouver à la fois la bonne combinaison de compétences et de méthode.
L'organisation repose sur un binôme direction/opérationnel : Maud assure la vision d'ensemble et le lien politique ; une chargée de mission dédiée à l'adaptation garantit le suivi opérationnel au quotidien. Le changement de mandature en 2026 est vécu tant comme une contrainte qu’une opportunité pour définir des objectifs chiffrés avec les nouveaux élus.
C'est précisément ce manque que la démarche évaluative vise désormais à combler.
L'un des renoncements majeurs a été de se résigner à l’imperfection. Les indicateurs les plus utiles sont ceux qui sont connectés aux réalités locales, même si ce ne sont pas des indicateurs de référence.
Deux exemples illustrent les compromis opérés :
La stratégie consiste à panacher : mix entre des indicateurs de référence et des indicateurs ciblés mais potentiellement questionnables dans le temps.
Le Pays fait le choix de la simplicité : « un tableur Excel qui est très grand et pas forcément buvable ». Le tableur reste le socle du travail interne, complété par des représentations graphiques adaptées à chaque indicateur, notamment à destination des élus. Un tableau de bord pédagogique est publié sur le site internet du Pays pour rendre les indicateurs lisibles pour un public élargi.
La formulation des objectifs conditionne la faisabilité de leur évaluation. Remonter de l'évaluation vers les objectifs pour les reformuler est possible, mais coûteux en temps et générateur de lassitude chez les équipes et les partenaires.
Les bureaux d'études apportent une rigueur méthodologique, mais ne maîtrisent pas toujours les réalités locales ni la disponibilité des données.
Pour les indicateurs, l'objectif n'est pas la précision mais la lecture des tendances. Cela implique un arbitrage constant entre richesse théorique d'un indicateur et temps humain nécessaire pour le collecter.
Ce qui rend ce témoignage utile, c'est l'absence de discours de réussite prématuré. Le Pays assume ses tâtonnements, ses indicateurs imparfaits, ses objectifs encore à chiffrer. Il démontre qu'un suivi-évaluation peut être construit progressivement avec une équipe réduite — à condition de l'intégrer comme une dimension permanente de la démarche dont le succès dépend moins de la perfection des indicateurs que de la culture collective qu’il permet de construire. « On est vraiment un peu au milieu du gué » avoue Maud ; cette formule résume peut-être l'état dans lequel se trouvent beaucoup d’autres territoires déployant leur stratégie d'adaptation.
Quelques conseils pratiques méritent d'être retenus pour les territoires qui se lancent :
Cet article restitue le témoignage de Maud Dabry, coordinatrice du pôle développement du Pays de la Déodatie, lors du wébinaire CDM Success de mars 2026.