• Accéder au contenu
  • Accéder au pied de page

République
Française
ADEME logoLogo Météo France

TACCT est un service porté par l’Agence de la transition écologique (ADEME), en partenariat avec Météo France.
Notre mission : Aider chaque territoire à initier ou renforcer sa démarche d’adaptation au changement climatique. TACCT met à disposition les données climatiques du patch 4°C, mesure 23 du plan national d’adaptation au changement climatique (PNACC 3).

  • agirpourlatransition.ademe.fr
  • data.gouv.fr
  • ademe.fr
  • beta.gouv.fr
  • Contactez-nous
  • Accessibilité : non conforme
  • Plan du site
  • Mentions légales
  • Politique de confidentialité
  • Politique des cookies
  • Statistiques

Sauf mention explicite de propriété intellectuelle détenue par des tiers, les contenus de ce site sont proposés sous licence etalab-2.0

Suivi-évaluation : retour d'expérience du Pays de la Déodatie

Article

Retour d'expérience

M'inspirer

Suivi-évaluation : retour d'expérience du Pays de la Déodatie

Temps de lecture

6 min

Localisation

Grand Est

SOMMAIRE

Comment savoir si une stratégie territoriale d'adaptation au changement climatique produit réellement les effets escomptés ? Cette question, en apparence simple, se heurte dans la pratique à une série d'obstacles méthodologiques, organisationnels et politiques que peu de territoires ont encore résolus. Le suivi-évaluation — entendu non comme un bilan comptable d'actions réalisées, mais comme une démarche réflexive sur les impacts réels d'une politique — reste souvent pensé après coup.

Le Pays de la Déodatie, territoire rural de montagne du Grand Est, est l'un des premiers engagés dans la démarche TACCT de l'ADEME à avoir abordé sérieusement cette phase. À partir du retour d’expérience de Maud Dabry, coordinatrice du pôle développement, cet article revient sur son parcours — démarré en 2020, encore en cours en 2025 — illustrant à la fois la complexité de l'exercice et les voies concrètes pour progresser, sans attendre la solution parfaite.

Suivi et évaluation : deux exercices distincts

Définir les concepts : évaluation, suivi, audit

Le suivi et l’évaluation répondent à des logiques distinctes.

  • Le suivi consiste à mesurer la réalisation des actions via une collecte des données en continu sur leur mise en œuvre. C’est un préalable indispensable à l’évaluation.
  • L'évaluation d’une politique va au-delà. C’est « juger » de sa valeur au regard de critères explicites. Elle questionne le bien-fondé des objectifs initiaux, et s’intéresse aux impacts des actions sur le terrain.
  • L'audit vérifie juste la conformité et le respect des procédures internes, sans questionner la pertinence des actions.

Les critères de l'évaluation

L'évaluation est une démarche structurée, d'origine anglo-saxonne, formalisée en France à la fin des années 1990. Elle mobilise cinq critères :

  • la pertinence (les objectifs répondent-ils au problème identifié ?),
  • la cohérence (l’articulation entre objectifs et moyens),
  • l'efficacité (les objectifs ont-ils été atteints ?),
  • l'efficience (avec quels moyens ? Les résultats ont-ils été obtenus au moindre coût ?),
  • l'utilité (les impacts escomptés sont-ils au rendez-vous ?)
  • la durabilité (y a-t-il des effets imprévus ou une évolution du contexte ?).

L’évaluation n'est pas une phase finale

Une erreur fréquente consiste à traiter l’évaluation comme l’étape « d’après » alors que le sujet doit être pensé comme imbriqué dans l’élaboration de la stratégie. La formulation des objectifs stratégiques conditionne directement la possibilité de les évaluer : si l'on n'anticipe pas comment mesurer l'atteinte d'un objectif dès sa rédaction, on risque de se retrouver bloqué en aval. C’est le premier enseignement que Maud retient. La réflexion sur le suivi-évaluation a été engagée trois ans après le lancement de la stratégie.

« On n’arrivait pas à appréhender ce qu’on faisait, ce qu’on ne faisait pas, comment on le faisait. Est-ce qu'on était parti dans la bonne direction ? »

La mise en place du suivi-évaluation : un chemin semé d'embûches

Dès 2020, un diagnostic de vulnérabilité est lancé, articulé autour de six thématiques : forêt, agriculture, eau, tourisme, cadre de vie et santé. La méthode TACCT est suivie, avec des groupes thématiques et des temps transversaux stratégiques. La stratégie s'ancre dans des dynamiques préexistantes (trame verte et bleue, rénovation énergétique, tourisme durable) tout en investissant des angles moins explorés. Des études complémentaires sont lancées en parallèle sur la filière bois-forêt et les systèmes herbagés. Une limite apparaît rapidement sur la thématique Santé : le Pays n’était pas impliqué et peinait à mobiliser les acteurs.

Une première tentative de suivi-évaluation inaboutie en 2023

En 2023, le Pays lance la question du suivi-évaluation grâce à l’appui d’un bureau d'études, financé par l'ADEME. Cette tentative échoue. Un manque de maîtrise interne des méthodologies d’évaluation, la difficulté à s’approprier le travail très théorique du bureau d’études et la priorité donnée à l’action opérationnelle sont trois explications avancées par Maud.

« On était à bout de souffle. Les acteurs voulaient passer à l’action, pas revenir sur des questions méthodologiques. »

Un exemple emblématique est celui d'un indicateur proposé par le bureau d'études — la fréquentation touristique en forêt. Pour Maud, l'idée était pertinente en théorie, mais inapplicable en pratique.

« Personne ne suit localement la fréquentation touristique dans les espaces forêts. La donnée n'existe pas aujourd'hui ».

Le déclic de 2025 : reprendre la main en interne

C'est en 2025 — cinq ans après le lancement de la démarche — que le Pays parvient à progresser concrètement. Le facteur déterminant : un profil technique plus affirmé au sein du Pays, travaillant en interne. Des ateliers thématiques, pour définir des indicateurs réalistes et mobilisables, sont co-animés en binôme : un chargé de mission thématique connaissant les acteurs et les données locales, associé à l'animatrice adaptation.

La première tentative avec un bureau d'études a échoué faute d'appropriation interne et d'ancrage dans les données réellement disponibles ; le démarrage effectif a supposé de reprendre la main en interne et de co-construire le suivi avec des experts thématiques. Cinq ans de délai, c'est le temps qu'il a fallu pour trouver à la fois la bonne combinaison de compétences et de méthode.

Organisation et arbitrages

La gouvernance de la démarche

L'organisation repose sur un binôme direction/opérationnel : Maud assure la vision d'ensemble et le lien politique ; une chargée de mission dédiée à l'adaptation garantit le suivi opérationnel au quotidien. Le changement de mandature en 2026 est vécu tant comme une contrainte qu’une opportunité pour définir des objectifs chiffrés avec les nouveaux élus.

« En 2020, on arrivait à faire des stratégies sans mettre forcément des objectifs chiffrés, donc on n'a pas de trajectoire » confie Maud.

C'est précisément ce manque que la démarche évaluative vise désormais à combler.

Le choix assumé d'indicateurs « parfaitement imparfaits »

« J'aime bien dire que nos indicateurs sont parfaitement imparfaits, parce que c'est vraiment le cas. Accepter que ce n’est pas parfait, ça a été compliqué pour nous ».

L'un des renoncements majeurs a été de se résigner à l’imperfection. Les indicateurs les plus utiles sont ceux qui sont connectés aux réalités locales, même si ce ne sont pas des indicateurs de référence.

Deux exemples illustrent les compromis opérés :

  • Sur le cadre bâti : l’indicateur suit les subventions accordées à la rénovation énergétique, données facilement accessibles via la Maison de l'Habitat, mais il est dépendant des évolutions de la politique nationale de soutien à la rénovation.
  • Sur l'agriculture : un indicateur d'autonomie fourragère théorique, construit à partir du recensement agricole et des rendements prairiaux, révèle que les besoins du cheptel sont 1,5 fois supérieurs à la production du territoire — cette dépendance aux importations est un enseignement stratégique fort, même si l’indicateur est approximatif.

La stratégie consiste à panacher : mix entre des indicateurs de référence et des indicateurs ciblés mais potentiellement questionnables dans le temps.

Un outil simple, adapté aux moyens disponibles

Le Pays fait le choix de la simplicité : « un tableur Excel qui est très grand et pas forcément buvable ». Le tableur reste le socle du travail interne, complété par des représentations graphiques adaptées à chaque indicateur, notamment à destination des élus. Un tableau de bord pédagogique est publié sur le site internet du Pays pour rendre les indicateurs lisibles pour un public élargi.

Les enseignements transférables

Penser l'évaluation dès la rédaction des objectifs

« Si on le refaisait, on y penserait tout au démarrage, dès qu'on rédigerait nos objectifs stratégiques ».

La formulation des objectifs conditionne la faisabilité de leur évaluation. Remonter de l'évaluation vers les objectifs pour les reformuler est possible, mais coûteux en temps et générateur de lassitude chez les équipes et les partenaires.

S'entourer des experts du territoire, pas seulement des experts de l'évaluation

« Entourez-vous des professionnels du territoire qui connaissent vos sujets, qui ont une maîtrise des données existantes et qui vont pouvoir vous donner les échelles pertinentes de travail ».

Les bureaux d'études apportent une rigueur méthodologique, mais ne maîtrisent pas toujours les réalités locales ni la disponibilité des données.

Raisonner en tendances, pas en mesure exacte

Pour les indicateurs, l'objectif n'est pas la précision mais la lecture des tendances. Cela implique un arbitrage constant entre richesse théorique d'un indicateur et temps humain nécessaire pour le collecter.

« Avoir 1 ETP consacré juste à ça, on sait que personne n'aura les moyens de le faire ».

Conclusion et conseils pratiques

Ce qui rend ce témoignage utile, c'est l'absence de discours de réussite prématuré. Le Pays assume ses tâtonnements, ses indicateurs imparfaits, ses objectifs encore à chiffrer. Il démontre qu'un suivi-évaluation peut être construit progressivement avec une équipe réduite — à condition de l'intégrer comme une dimension permanente de la démarche dont le succès dépend moins de la perfection des indicateurs que de la culture collective qu’il permet de construire. « On est vraiment un peu au milieu du gué » avoue Maud ; cette formule résume peut-être l'état dans lequel se trouvent beaucoup d’autres territoires déployant leur stratégie d'adaptation.

Quelques conseils pratiques à retenir

Quelques conseils pratiques méritent d'être retenus pour les territoires qui se lancent :

  • résister à la tentation de l'exhaustivité : un petit nombre d'indicateurs régulièrement renseignés vaut infiniment mieux qu'un tableau de bord ambitieux jamais alimenté.
  • utiliser la plateforme Territoires en Transition comme alternative au tableur : elle permet d'intégrer plusieurs plans d'action, de partager l'accès entre services ou structures partenaires, et de répartir la charge de renseignement des indicateurs entre plusieurs experts.
  • documenter les choix et les renoncements : savoir pourquoi tel indicateur a été écarté, quelle donnée n'existait pas encore, est une information précieuse pour les équipes futures et les évaluations à venir.
  • distinguer clairement ce que l'on maîtrise de ce que l'on subit : certaines dynamiques territoriales dépendent de politiques nationales ou de pas de temps écologiques bien au-delà du mandat électif — le dire explicitement dans les documents de suivi, c'est déjà faire preuve de rigueur évaluative.
  • partager ses tâtonnements avec d'autres territoires : les questions non résolues d'un territoire sont souvent celles que d'autres se posent sans oser les formuler.

Cet article restitue le témoignage de Maud Dabry, coordinatrice du pôle développement du Pays de la Déodatie, lors du wébinaire CDM Success de mars 2026.